L’abbé

Elle est catholique parce que baptisée, mais sa mère n’était pas pratiquante, son père, qui cumulait les emplois, souvent absent, et la seule approche qu’elle avait eue de la religion, étant enfant, était la messe du dimanche, pendant les vacances scolaires.

Ses grands-parents étaient à l’époque directeurs d’une maison de retraite, et recevaient les enfants pendant les vacances, à, la grande joie des petits vieux. Tous les dimanches, l’un des vieux messieurs emmenait la gamine à la messe, cette escapade les ravissant tous les deux. Le papy avançait à grands pas dans les rues pentues du village, et elle le suivait, à petits pas, vêtue de sa petite robe blanche à smocks, son petit panier, son petit chapeau garni d’un « suivez-moi jeune homme ».  

La messe, elle trouvait ça splendide. Dite alors en latin, avec tout le cérémonial aujourd’hui disparu, l’encensoir promené autour de l’église, les psaumes en latin, auxquels elle ne comprenait rien, mais dont elle aimait la résonance, la lumière du jour à travers les vitraux, qui ajoutait une touche féérique  à tout ce cérémonial, la transportaient.

  Le curé du village recevait régulièrement de jeunes abbés frais émoulus du presbytère, qui restaient 6 mois ou un an au village, puis partaient ailleurs voler de leurs propres ailes.

Les abbés venaient, en alternance avec le curé, dire la messe dans la chapelle de la maison de retraite, et prenaient leurs repas du soir dans une pièce réservée à leur seul usage.

  Certains se faisaient invisibles, celui-là prenait son repas à la sauvette, puis fuyait sur la pointe des pieds, celui-ci passait la tête par la porte de la grande salle « coucou », puis allait s’enfermer dans sa pièce, le grand Hollandais, très grand, très mince, très raide, frappait cérémonieusement à la porte, saluait d’une sèche inclinaison du buste « bouzoir ». D’autres prenaient plaisir à s’attarder, discuter longuement avec le grand-père, noyés dans la fumée des pipes, ils parlaient d’art, de littérature, de musique, de religion, ce qui ouvrait droit à des discussions passionnées, le grand-père défendant âprement ses idées relatives à « l’hypocrisie de l’église ». Certains mélomanes arrivaient avec leur violon ou leur flûte, et ils se »faisaient un boeuf » avec le grand-père, encore que, pour de la musique classique faire un boeuf???? Mouais………… 
Puis il y a eu l’abbé D***. Plein de fantaisie et de vivacité, il s’entendait comme larron en foire avec le grand-père, entrait sans cérémonie dans la cuisine, soulevait le couvercle des plats « Mmmmmm…. », soulevait la gamine, alors âgée de 6 ou 7 ans, lui faisait claquer un gros bécot sur les joues, puis allait raconter la dernière blague aux grands-parents.  Il n’était jamais à court d’idées pour amuser les enfants. C’est lui qui était allé se percher dans le grand tilleul de la cour pour faire tomber une pluie d’oeufs en chocolat sur les enfants, le dimanche de Pâques, puis s’en était allé, sa soutane pleine de brindilles et de toiles d’araignées, célébrer la messe dominicale.
Lui aussi qui , ayant remarqué que les enfants étaient fascinés par le ballet des hirondelles qui nichaient par dizaines sous le toit de la grande terrasse, était allé en dénicher une, l’avait installée dans un petit panier rembourré de coton. Il arrivait le soir avec une boite pleine de mouches qu’il avait attrapées durant la journée et auxquelles il avait arraché une aile, pour que les enfants nourrissent l’oiseau. Qui finit par mourir, de faim probablement.
Lui toujours, qui était allé s’enfermer dans un placard sous le grand escalier, et qui, une matinée entière, terrorisa la maison en aboyant et en grognant chaque fois que quelqu’un s’approchait de la grande glacière située juste en face. Personne n’osait ouvrir le placard, croyant qu’il s’agissait de la chienne de la cuisinière, roquet d’une rare méchanceté, enfermé là par accident. Il fallut attendre le retour du grand-père, qui, armé d’une grand balai, ouvrit le placard et se trouva nez-à-nez avec l’abbé, mort de rire, ravi de sa farce.  

A la mère des enfants qui s’étonnait de le voir claquer les fesses des majorettes « mais enfin, Monsieur l’abbé, et vos voeux? il répondait : »Ma fille, j’ai fait voeu de célibat, pas de chasteté!!! »

  La gamine nourrissait une adoration sans bornes pour ce grand copain, et le jour où, elle le vit à la messe, revêtu de son aube blanche, elle fit sursauter tous les paroissiens en hurlant  » c’est l’abbé D****, regarde, regarde, c’est l’abbé D****!!! » Ce qui lui valut quelques « Chhhhhhhhhtt » courroucés et un grand clin d’oeil de son ami.  

Mais félicité suprême, l’abbé effectuait un tour de magie qui la stupéfiait à chaque fois : il pouvait faire tourner une dent, et même l’enlever et la remettre. Dent sur pivot, probablement, mais la petite n’avait jamais vu ça!

  Depuis, elle a rencontré quelques prêtres, certains attachants, d’autres qui lui donnaient envie de vomir, et elle a définitivement perdu la foi à la mort de son père, grand croyant devant l’Eternel, emporté par un cancer : s’il y a un Dieu pourquoi a-t-il permis que son père meure en souffrant autant, alors qu’il croyait profondément et sincèrement? Pourquoi, permet-il, d’ailleurs, s’il est amour et compassion, que l’homme, pourtant créé à son image, puisse être aussi ignoble envers ses semblables et les plus faibles?  

Mais l’abbé D*** et les messes de son enfance restent parmi ses plus beaux souvenirs.

 

Commentaires

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Les croyances enfantines ont bien du mal à résister aux chagrins… mais cet abbé, j’en suis certaine, j’y penserai aussi, maintenant que tu me l’as présenté.

C’est un magnifique souvenir.

Merci pour ce partage.

 
17

Tout simplement touchant et émouvant

MAMINOU

 
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Bravo pour ce magnifique portrait de l’abbé D (la BD), bon vivant et taquin. Bonne soirée à toi !

 
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sherry

j’ai vécu vraiment une histoire toute similaire… ça m’a fait tout drôle de te lire

 
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Yentl

Superbement  racontée ton histoire… tout d’abord, je croyais avoir mal lu le titre… mais non…
C’est aussi la rareté des gens comme lui qui font que beaucoup se détournent.
Je déteste les curés (celui qui m’a mariée – pour faire plaisir à Maman – s’est rélévé pédophile par exemple) hypocrisie quand tu nous tiens
Bisous
Yentl

 
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très belle histoire; ce sont des abbés comme celui-là qui parfois rachètent les autres qui font fuir les gens !
C’est la grande question qui restera toujours sans réponse: si Dieu existe,pourquoi  accepte-t-il tout cela ?
 bisous
 
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Un beau et émouvant récit de souvenirs illuminés de joie.
Le bon et l’horrible cohabite sur cette terre..
Bisous Cath

 
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zip de zoup

Tellement bien racontée cette histoire d’enfance… Magnifique.
Les choses ne sont pas aussi simple et toute la question est de croire ou pas et ça c’est l’affaire de chacun, et on doit le respecter,  ne rejetons pas sur les autres tous les péchés et les souffrances du monde,  rendre Dieu responsable de tous nos maux n’est pas sérieux, et le grand-père, ça,  il le savait…

 
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Des souvenirs joliment contés……Il est si bon d’avoir en mémoire des personnages tels que ce prêtre….
Difficile de croire…..A regarder le monde, à voir les souffrances endurées, les injustices…..que de questions……sans réponse !!!!
Bises d’ici.

 
9
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Martine27

Tous les prêtres devraient être comme ton Abbé D, ça donnerait peut-être un peu plus envie d’aller à la messe. Quant à ton dernier paragraphe je me pose encore la question, comment un dieu bon a-t-il pu infliger la maladie d’Alzheimer à mon père qui toute sa vie a été un homme droit et aimant, cela fait déjà 7 ans qu’il est parti et je suis toujours aussi furieuse !

 
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india

Ah quelle histoire superbe, tendre et tout. Un homme qui sait donner envie et vivre pleinement.

 
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belel mais triste histoire….

 
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Clo

Voici un abbé qui m’ aurait réconciliée avec ses congénères !
Bisous Croc et bonne journée

 
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annielamarmotte

whaou…….. Nostalgie….

 
4

j’ai comme l’impression de revivre quelque chose

 
3
Avec un père qui avait débuté chez les jésuites, et pensait prononcer ses voeux, jusqu’ à ce que la guerre change son destin, j’ai été baigné dans la religion.
J’ ai connu des prêtres formidables, d’ autres non, pour finir par délaisser les églises.
Seule me reste la foi en Dieu, dont je pense qu’ il est la seule explication plausible à l’ existence de l’ univers et de l’ humanité.
bisous
 
 
2

Tu as là de bien beaux souvenirs. Dommage qu’ils doivent tenir à une exception, une faute de casting. L’Eglise ne méritait pas cet abbé. Comme la spiritualité ne mérite pas d’être pareillement dévoyée par les religions.
Ton récit à une résonnance particulière, ma compagne était petie-fille du directeur de « l’asile de vieux » de sa ville natale…..
Bonne journée
Blutch

Bpnsoir, ma bien chère Cath
un récit splendide !
quel talent de conteuse !
du vécu !
j’adore !
des personnages que l’on voit vivre sous nos yeux…
les questions majeures en conclusions…
questions que je n’ose plus me poser et qui ont fait de moi non un athée mais un agnostique…
qui garde tout de même espoir…
et sous la houlette magistrale du Grand Georges qui dit tout haut ce que tant ont pensé en leur âme et consience
merci pour ce bon moment, ma Croc
gros bisous bisous
bien à toi
jean-marie
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