L’ombre bienveillante

Elle a pénétré dans cette maison sur la pointe des pieds.

Lorsqu’elle a annoncé son intention de négocier une location avec le propriétaire, tout le monde lui a dit qu’elle était folle, cette maison, située en bordure de la nationale doit être obligatoirement bruyante, et puis … elle est moche, un carré en pierres, et puis elle n’est pas indépendante, elle est mitoyenne d’un côté avec les Pompes funèbres locales.

A tout ça, elle a répondu, dans l’ordre

– Au bord de la route? Tant mieux, le loyer ne sera pas élevé ;

– Un carré? M’en fous!! En pierres? génial, matériau naturel ;

– les pompes funèbres? M’en fous aussi, au moins les voisins ne me dérangeront pas.

Et elle a commencé à négocier avec le propriétaire, qui s’est d’abord fait tirer l’oreille, avant de la rappeler, en lui disant : « venez la visiter, d’abord. Depuis la mort de ma mère, il y a 5 ans qu’elle est fermée, elle est dans un état épouvantable ».

Et elle y va. Elle entre dans cette grande baraque sur la pointe des pieds. Le couloir est sombre, le papier peint, aux murs, fut gris perle dans une autre vie. Ca lui est égal.

A peine entrée, elle a senti une main rassurante se poser sur son épaule, et une voix lui chuchoter à l’oreille : « puissiez-vous aimer cette maison autant que je l’ai aimée et vous y serez heureuse ». Elle ne s’inquiète pas. Elle a toujours été sensible à l’atmosphère des habitations. Il fut certaines propriétés qu’elle refusait de faire visiter à des clients, tellement elle s’y sentait mal, malgré le décor, la lumière.

Ici, une vieille dame a vécu, a fait faire des travaux, est morte, mais son ombre est restée. Bienveillante. Et c’est vrai, elle a dû l’aimer, cette maison. Malgré l’usure du temps, on sent l’amour et le soin apportés autrefois à la décoration : sur les murs du salon tapissés de tissu bleu marine, qui laisse planer la pénombre, la moquette vieil or, où l’on s’enfonce jusqu’aux chevilles, les double rideaux en satin, qui furent gris et bleu, mais dont les couleurs ont passé, la grande cheminée en pierre blanche.

Le jardin, elle en est immédiatement et irrémédiablement tombée amoureuse. De la largeur de la maison, et tout en longueur, il a été paysagé avec soin. Ici une petite cour, là 3 marches en pierres branlantes descendent vers un espace exotique avec de grands palmiers,qui ménagent une ombre bienfaisante autour d’une petite mare à l’eau limpide malgré le manque d’entretien. Plus loin, un chemin descend sous les arbres, dont les branches dansent dans le vent, créant un ballet d’ombre et de lumière, vers une partie bordée de massifs de campanules et d’autres fleurs dont elle attendra avec impatience qu’elles éclosent pour les reconnaître, et un grand tulipier fait comme un toit au-dessus de sa tête. L’ombre bienveillante Rien que pour ce jardin, elle a envie de rester, de dire oui à tout ce que proposera son guide.

Elle termine la visite. C’est vrai, c’est délabré, mais c’est immense, de belles pièces, de grandes fenêtres. Et, même depuis le jardin, on n’entend pas, ou si peu, le bruit de la circulation. Et à l’intérieur, l’épaisseur des murs et les revêtements muraux procurent un silence ouaté. Oui, elle la prend. Non, le loyer n’est pas trop élevé. Non, elle ne veut pas payer de dépôt de garantie. « Garantir quoi? Dégrader des tapisseries déjà élimées? Je l’aimerai, l’entretiendrai, la rafraîchirai, mais je la veux » dit-elle. L’affaire est vite conclue, le bail signé en un clin d’oeil et enfin elle a les clés. Et, promesse ou signe, ce ne sont pas des clés modernes, carrées, plates, non c’est UNE seule clé, ancienne, longue, une clé comme elle les aime, une vraie clé.

Et le mois suivant, elle embauche fils et ses copains pour la déménager et elle se niche avec délices, s’installe avec délectation dans cette maison, sombre, immense, silencieuse, qu’elle appellera sa caverne pour toutes ces raisons. Et oui, elle s’est enfin retrouvée, elle y a connu la paix, et oui, elle y a été heureuse, avec ses enfants, ses amis, ses chats, les copains des enfants et la présence bienveillante de la vieille dame.  Elle en est partie à regret, pour vivre une autre vie, mais elle reste persuadée que l’ombre de la vieille dame l’a protégée, apaisée, et lui a amené un bonheur dont elle croyait qu’il n’existait que dans les romans.

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3 réponses à L’ombre bienveillante

  1. Kri dit :

    Je suis arrivée cette fois par la page d’accueil, j’aime cette présentation. Et la police d’écriture est si agréable.
    Elle n’est pas mal du tout cette plate-forme

    • voay dit :

      Elle est même très bien, tu as le choix entre plusieurs designs, celui-ci est personnalisable à ma convenance, et surtout, la plate forme offre l’énorme avantage de pouvoir sauvegarder le blog…. bref elle offre tous les avantages de wordpress et l’admin est au top pour l’aide…. je vais peut être arrêter de déménager 🙂

  2. croc dit :

    petit à petit, je copie mes billets préférés depuis EKLA, y compris les commentaires, auxquels j’ai la faiblesse de tenir …
    18
    *pierrou*
    Il est magnifiquement écrit ce récit,c’est vrai que certaines maisons ont une âme et si elle est bienfaisante alors tant mieux,tu vas passer un Noël au soleil alors,cela doit avoir un charme particulier,je te souhaite un très beau Noël au milieu des tiens,bisous

    17
    écureuil bleu 33
    Bonsoir Croc. On sent bien comme tu t’es sentie bien dans cette maison. Tu as de beaux chats. Bisous

    16
    fanfan20
    Un très beau récit ; quand on a une certaine sensibilité ,on sent ce genre de choses ; une maison qui t’attendait avec cette vieille dame qui veillait sur toi et ta famille . . Une ombre bienveillante … Bises

    15
    Martine27
    Voilà une maison comme on aimerait tous en trouver une

    14
    yvesd
    C’est l’Eden ce jardin!
    merci pour le mot et à la prochaine
    yvesd

    13
    ReneeG
    Cath, une magnifique participation. Un vécu de surcroit c’est d’autant plus émouvant ce que tu livre de ta vie dans cette maison………..tout là-bas en France..Bisoussssss

    12
    Croc
    @le rouquin : oui, elle était en France, j’y vivais avant de « convoler » avec Mr Croc : malgré tout cet espace elle n’était plus assez grande pour une famille recomposée avec 6 enfants en tout …. et je ne compte pas les 5 chats !!! Caresses, mon Caramelou

    11
    Croc
    @ Jean-Marie : mon très cher ami, pas besoin d’excuses entre nous. Nous savons par quoi tu es passé, prends le temps de te remettre, et nouspensons ttrès fortn à toi etn à vous deux. Plein de bisous, plein plein

    ottomane
    Il me semble avoir déjà lu ça ….. et je retrouve cette impression de plénitude et de bien-être 🙂

    Bisous ma belle

    8
    jean-mariemls
    bonjour, ma Croc
    c’est un texte de toute beauté !
    du vécu
    et tout plein de douce d’émotion
    ces jours-ci je ne suis pas beaucoup sur
    internet,excuse mes absences…
    la vision de l’oeil s’améliore et l’envie d’écrire reviendra !
    en plus ici, aujourd’hui, pluie vent et froid !!!
    à bientôt quand même
    gros bisous d’amitié
    jean-marie

    7
    Pyrausta
    Quel joli récit! On sent le vécu…? tu as une bien jolie plume Croc! Un veritable plaisir à decouvrir tes mots, sentir les odeurs, voir les tapisseries usées et ressentir cette ombre bienveillante…Beau boulot!! C’est une maison comme ça que j’aimerais avoir pour finir mes jours.

    6
    Marine D
    J’aime ta façon de raconter cette maison qui t’a, j’en suis certaine, beaucoup apporté, elle avait une âme et son jardin aussi, je le pense, tu en parles si bien !

    Bisous Croc !

    5
    ByKri
    Je ressens toute ton émotion et … la veille dame est bien là

    4
    caramelou le rouquin
    Joli moment de poésie .Elle était en france cette maison ??

    Je pense aussi que les maisons ont une âme et qu’elles nous aiment ou pas !!

    gors bisous ma Cath

    3
    Quichottine
    Je m’en doutais… mais j’ai préféré te demander. 🙂

    Bises à toi aussi. Merci pour tout.2

    @Quichottine : ce fut ma maison, où je m’étais installée avec mes enfants, et je l’ai aimée, cette maison ………….. et rien n’est fiction, je l’ai entendue, je l’ai sentie, la vieille dame …… Bises Ma Dame

    1
    Quichottine
    Oh que j’aurais aimé connaître cette maison !

    Sublime moment !

    J’aime ta façon de la présenter, de te l’approprier, de nous l’offrir… et tant pis s’il faut un jour la quitter, tout cela fait de magnifiques souvenirs.

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