R : obscuR

On ignore ce qui se cache dans l’obscurité. ( David Lynch)

Mieux vaut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité. (anonyme)

 

Comme tous les enfants, elle avait des peurs.

Peur du monstre tapi derrière la porte, peur du noir, ou des endroits sombres.

Traditionnellement, son frère et elle passaient les vacances de Pâques, les deux mois d’été et les vacances de Toussaint chez les grands-parents.

Ceux-ci, à l’époque, étaient directeurs de ce qu’on appelait un « hospice de vieux », et logeaient sur place. Dans les années 60, « hospice » ‘était l’appellation politiquement correcte de la maison de retraite actuelle.

L’hospice avait été installé dans une immense bâtisse, anciennement occupée par des sœurs hospitalières, pleine de recoins obscurs.

Dans une grande cour, s’élevaient d’un côté le bâtiment dévolu aux hommes, réfectoire au rez-de-chaussée, dortoir au premier, et de l’autre côté, un escalier menant à l’étage de la grande bâtisse, où se trouvait une grande terrasse couverte qui courait le long du bâtiment, et dont une porte donnait accès au dortoir/réfectoire des femmes.

Le logement de fonction des grands-parents se situait dans ce même bâtiment et comportait, au rez-de-chaussée, une grande pièce, appelée pompeusement salle à manger,   dans laquelle se situait la vie de la famille,  entourée de la grande cuisine, des divers débarras, de la petite pièce où le curé ou les abbés du village venaient prendre leurs repas 3 soirs par semaine, et desservie par un grand couloir sombre qui se terminait à une extrémité, sur la porte d’entrée principale et sur la petite porte ouvrant sur la chapelle où le même curé venait célébrer la messe tous les matins, pour les pensionnaires. A l’autre extrémité, ouvraient une porte donnant sur la cour, et une autre ouvrant sur « la pharmacie », lieu magique où le grand-père stockait les médicaments  pour les divers traitements de ses pensionnaires, préparait, sous l’oeil fasciné de la petite, les piqûres destinées à Untel ou Unetelle, et, le plus souvent, tamponnait de Dakin à la si jolie couleur lilas, les genoux des enfants dont les chutes ne se comptaient plus.

Au centre de ce couloir, se trouvait un grand escalier de chêne, lambrissé de planches sombres, qui menait à un vaste palier, au plancher en énormes lattes de bois noir.

De ce palier partaient deux couloirs : l’un menait aux appartements privés composés du bureau du grand-père, de la chambre des grands-parents, la salle de bains (luxe inouï à l’époque), et la grande chambre attribuée aux enfants pendant les vacances.

L’autre couloir, d’une dizaine de mètres de long, conduisait à la chambre de la grand’tante Philéma, à la lingerie, à une grande pièce interdite d’accès dont elle ne se rappelle absolument pas l’utilité, et après un tournant à angle droit, aux seules toilettes de la maison.

Ce couloir ne bénéficiait pas de la lumière du jour, et la seule source de clarté provenait d’une unique ampoule placée stratégiquement au beau milieu du plafond du fameux angle droit. Miracle de la technologie moderne, cette unique ampoule était supposée être actionnée par un interrupteur va-et-vient, situé à chaque bout.

Mais voilà, le va-et-vient était capricieux, et fonctionnait quand cela lui chantait, donc l’enfant, la plupart du temps, devait circuler dans le noir.

Et cela la terrifiait. Elle imaginait des monstres infâmes, prêts à se jeter sur elle et l’emporter dans leur repaire ; elle craignait qu’un immense trou ne provoque sa chute tout en bas, dans la cave encore plus sombre, et , pire que tout, comment pourrait-elle voir les énormes araignées noires, velues, pleines de pattes qui pourraient la guetter au détour du couloir, ou qui attendraient, tapies sur la poignée de la porte, qu’elle leur pose la main dessus ?

Elle avait découvert que la fenêtre des toilettes ouvrait sur la terrasse des femmes au premier, elle avait donc pris l’habitude, pour éviter le couloir maudit, d’entrer et de sortir en passant par la fenêtre, au grand amusement des mémés qui passaient leur journées assises sur les bancs de la terrasse, en équeutant des tonnes de haricots verts.

Elle escaladait l’appui de la fenêtre, prenait appui sur la chasse d’eau, de là se laissait glisser sur les toilettes, et hop!!! Même chose en sens inverse. Elle effectuait cette gymnastique machinalement, sans même plus regarder où elle posait les mains, c’était devenu routine.

Mais un jour, le grand-père, pour une raison demeurée inconnue, avait enlevé le couvercle de la chasse d’eau, et voilà que l’enfant se laisse couler, ne trouve pas l’appui escompté, se retrouve les deux bras au fond de la chasse, les corps en bascule sur l’appui de la fenêtre, les jambes battant dans le vide. Impossible de se redresser, elle commence à hurler.

Les mémés, au début, s’amusent, rient, puis comprennent qu ‘il y a problème, c’est l’effervescence, on s’agite, on laisse tomber les haricots, le ballet des cannes commence, elles descendent cahin caha chercher le grand-père, qui vole au secours de la gamine, l’extirpe de son piège humide, la questionne « mais nom de D***, qu’est ce qui t’a pris? » La gamine hoquetante est incapable d’expliquer, alors les mémés vendent la mèche, racontent le périple régulier depuis des semaines, n’ont rien dit, parce que ça les amusait, et croyaient à un jeu d’enfant.

Finalement l’enfant se calme, explique le couloir tout noir, la lumière qui fonctionne quand ça lui chante, la peur de s’engager dans ce boyau tout sombre, la fenêtre salvatrice.

Le grand-père ne répond rien, mais une lampe torche fait son apparition sur la petite table en bas de l’escalier intérieur la journée, relayée la nuit par une à lampe pétrole qui prend ses quartiers nocturnes sur une console à l’entrée du couloir, brûle  en veilleuse, surveillée attentivement par les cuisinières, les femmes de service, le curé, relayés à leur départ, tard le soir, par les grands-parents.

 Pour le R du dicocitation des Nuls

 

Pour marque-pages : Permaliens.

16 réponses à R : obscuR

  1. dimdamdom59 dit :

    Oh je suis comme cette enfant, j’ai une trouille incontrôlable du noir et du silence!!! Je me souviens lorsque nos enfants étaient petits nous faisions du camping, dès que la nuit tombait je me sentais oppressée au point qu’une fois dans la tente personne ne m’en aurait fait sortir en pleine nuit!!! Et pourtant il est arrivé une nuit sombre de la fin août où nous campions dans les Ardennes belges, que mon mari s’étant blessé au pied dans la journée avec un hameçon, s’est levé pour aller aux toilettes. Pour y arriver il fallait passer un long couloir bordé de haies très hautes et ce n’était pas éclairé, on voyait juste tout au fond le réverbère des toilettes. Après dix minutes ne le voyant pas arriver j’ai du me résoudre à sortir de la tente pour aller voir où il était!!! Tu m’aurais vu filer dans le noir, j’ai cru que j’en mourrais 😯 Finalement mon mari s’était effondré entre le mur et la cuvette il avait fait un malaise !!!
    Franchement la nuit je ne suis pas d’un bon secours mdr!!!
    J’ai bien aimé ta façon de nous conter cette histoire!!!
    Bonne nuit Kat!!!
    Bisous
    Domi.

  2. florence dit :

    Florence – Testé pour vous
    Bonjour..Je fais le tour des blogs ayant participé au R du dico…et hop, me revoilà avec la trouille nocturne…comment vas tu ? J’ai relu avec plaisir ton texte…j’aime beaucoup beaucoup.
    A très bientôt et tiens, voilà le soleil qui pointe son nez…sympa le soleil

  3. Belle histoire et la fin me va bien… Mais c’est dans la nuit que l’on peut écouter tous les bruits qui ne sont pas perçus la journée… A bientôt

  4. Ely40 dit :

    Coucou Voay,
    Bravo pour cette histoire qui m’a captivée et qui heureusement pour la petite, se termine bien.
    J’espère que tu vas bien et te souhaite un beau Lundi de Pâques. A bientôt. Bisous.
    Ely

  5. florence dit :

    Florence – Testé pour vous
    Bonjour…Je souris encore de ton histoire…tu sais, j’y étais hein, j’étais à fond dedans…je comprends cette peur, oui oui, vraiment. Petite, chez ma grand-mère, il fallait aller dehors pour aller aux toilettes. Si par malheur dans la nuit tu avais une envie, il te fallait prendre la torche, sortir dans le jardin, marcher environ 50 mètres, ouvrir une porte et là, il y avait les toilettes…un trou dans 4 planches…je te dis pas comment le soir on pensait à aller aux toilettes avant que la nuit ne tombe. J’en faisais des cauchemars, à tel point que ça me déclenchait des envies de pipi…un jour, j’ai demandé à ma grand mère si je ne pouvais pas mettre une couche pour dormir..elle s’est moquée de moi…remarque, il y avait de quoi, j’avais 9 ans…mais je crois que j’aurais préféré la honte de la couche à cette trouille des toilettes dehors.
    Bravo pour cette histoire, j’ai adoré…à très bientôt, poilue ou pas poilu, je te souhaite une très très bonne soirée…

  6. errances dit :

    Cath, imagination ou mauvais souvenir?????? quoiqu’il en soit ton héroïne à du avoir une peu bleue, une de celle qui fait que l’on ne recommence pas…..Gros bisous

  7. Quichottine dit :

    Comme je comprends cette peur…
    Heureusement que tout s’est bien terminé. Ouf !
    Merci pour ce partage, Croc.
    Bisous et douce journée.

  8. flipperine13 dit :

    heureusement que la petite ne s’est pas fait plus mal et elle aurait pu y laisser sa peau mais quand on a peur on fait n’importe quoi et aujourd’hui les peurs se travaillent mais avec des personnes compétentes

  9. Ah l’imagination des enfants !Jolie histoire et vive la lumière ;le noir c’est moche !
    gros bisous Cath

  10. fanfan dit :

    Ah! La peur du noir, c’est terrible: moi je l’ai encore!
    Un superbe récit ,drôle et tendre ! J’ai adoré ! Il t’a vraiment marqué ce couloir sombre pour qu’il soit resté dans ta mémoire ! Je t’imagine , dans cette position dangereuse et embarrassante !

  11. Martine27 dit :

    On s’en fait des films lorsqu’on est enfant, moi c’était le dessin d’un personnage très bizarre dans le grenier, je ne voulais pas y monter seule de peur qu’il ne me tombe dessus si je lui tournais le dos !

  12. marinelou dit :

    Une position périlleuse et peu enviable Croc ! Ton récit me remémore mes peurs d’enfants, et les couloirs sombres du pensionnat les soirs de tempête, et le clair de lune par les hautes fenêtres……
    Bisous

  13. Kri dit :

    Le noiR fait peuR
    Ton histoiRe aussi!
    Clic, j’allume la lumièRe
    Bonne fin de semaine CRoc

  14. jean-marie dit :

    bonjour Croc
    tu fais un délicieux récit de ces terreurs enfantines
    provoquées par l’Obsurité !
    …et d’étranges craintes dues aux contes, aux histoires plus ou moins horribles de sorcières et d’autres ogres
    on a tous connu cela !
    bonne journée
    bisous

  15. epiceas dit :

    C’est dingue l’imagination des enfants… ils ont une facilité à s’inventer un univers qu’on perd bien souvent en vieillissant…
    Je t’allume une chandelle pour cette fin de semaine ! 😉
    @+

  16. marie mathieu dit :

    Bonjour, j’ai vraiment bien aimé cette histoire qui entre nous aurait pu finir très mal!!! mais , ouf tout est bien qui fini bien. Bisous et bonne journée. MTH

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