Elles – 6

Elena et Joni se voient souvent, ont de longues discussions à bâtons rompus, font mieux connaissance. Elles font ensemble de longues promenades dans la campagne, accompagnées parfois de leurs enfants. Joni et sa fille mourront de rire le jour ou Elena, promenant en laisse son rottweiler  au bord d’un lac, suivra le molosse dans l’eau, n’osant pas lâcher la laisse. Ensuite, trempée et hilare, accompagnée d’une Joni tout aussi hilare, elle ira s’affaler à la terrasse du café du village, elle et son molosse dégoulinant copieusement. Fantaisistes et sans complexes, elles n’hésitent pas à danser ensemble de longs slows langoureux pour décourager les mâles qui leurs font des avances plutôt lourdes lorsqu’elles sortent en boite avec des amis, au grand amusement de ceux-ci.

Sarah n’est pas revenue et Elena a longtemps hésité à prendre de ses nouvelles. Un soir, pourtant, elle ose aborder le sujet. Joni et elle sont assises devant un feu de cheminée, Elena tisonne distraitement les bûches et tout aussi distraitement –en apparence – pose enfin la question :

« et Sarah, tu as des nouvelles ? 

–          Oui, elle a eu une grave dépression après le décès de sa sœur, il a fallu l’hospitaliser. Elle ne reviendra pas. . Sean l‘a aidée à surmonter tous ses vieux démons,  à reprendre une existence normale. Elle a un traitement médical à suivre à vie, mais elle semble décidée à s’y tenir. Son fils a été interné pour une longue cure de désintoxication, et ne sortira qu’avec l’accord de sa mère, qui a décidé également de ne plus le laisser livré à lui-même, toujours avec l’aide de Sean . Et la maison de St Gervais est en vente. 

–          Elle ne va pas changer d’avis, tu es sûre ?

–          Non, je ne crois pas. Dommage, elle va me manquer, répond Joni, les yeux dans le vague. Elle allume une cigarette, s’avachit au fond de son fauteuil, regarde la fumée tourbillonner paresseusement. Tu sais, reprend-elle, après mon adolescence,  je n’ai jamais eu d’amie, et Sarah était ce qui ressemble le plus à l’idée que je me faisais d’une « meilleure amie ». A part toi, mais tu gardes toujours une part de réserve, tu répètes trop que tu veux rester libre, alors tu tiens tout le monde à distance, même si tu es là, tu mets une barrière.

–          Je ne veux plus m’attacher, je ne veux plus être déçue. J’ai mes copines, mes amis, mes enfants, et leurs copains, j’ai réussi à me construire un équilibre, mais il est encore fragile. Mais tu sais bien que tu es toujours la bienvenue et que je suis là….

Elle se penche, prend la main de son amie, la serre longuement, et répète : tu sais que je suis là…..

Joni ne répond pas, elle fume distraitement sa cigarette, sirote son whisky à petites gorgées, elle est rêveuse; ouvre la bouche, la referme, prend son souffle et lâche un juron. Elle écrase presque rageusement son mégot, se lève, empoigne la besace sans laquelle elle ne se déplace jamais, car, dit-elle- elle contient toute sa vie, et part en coup de vent, en lâchant « see you tomorrow », laissant Elena rêveuse.

Elles n’évoqueront plus cette soirée, cette conversation, mais se rapprochent l’une de l’autre, la première arrivée au bureau cherche l’autre du regard, l’une ou l’autre tend l’oreille pour surprendre la voix ou le rire de sa complice, elles ont pris l’habitude de s’offrir une salade ou un snack au café du coin, à l’heure du déjeuner, et aux beaux jours, on peut les voir, attablées à la terrasse d’un bar, les yeux mi-clos, savourant ensemble et en silence les premiers rayons du soleil. Ettore disparait de l’horizon de Joni, qui ne le mentionne plus guère.

Les vacances arrivent, les enfants partent les uns chez leur père, les autres chez les amis, les copains, qui les ont invités…. Elles se retrouvent seules, dans leurs maisons respectives, qui leur semblent trop grandes, trop vides, sans le joyeux bazar que seuls les ados ou préados savent entretenir. Trop silencieuses, aussi, ces maisons, sans cavalcades dans les escaliers, sans cris, sans musique qu’elles croyaient ne pas aimer et qui leur manque maintenant….. Alors, en sortant du travail, elles vont ensemble boire un verre, manger une pizza, boire un café.. Elles laissent s’écouler les soirées, à la terrasse de leur pub préféré, sans se parler, ou presque, se contentant de regarder le va-et-vient des vacanciers qui ont envahi leur village. Si d’aventure Emma, la sœur d’Elena  vient partager leur soirée, elles s’animent, et de grands éclats de rire fusent de la table de ces trois femmes volubiles, qui se coupent la parole, s’exclament, critiquent et déchirent à belles dents les malheureux passants qui n’ont pas le bonheur de leur plaire, dans un premier savoureux mélange de français, d’anglais et de patois.  Parfois, viennent les rejoindre collègues ou connaissances qui viennent s’attabler sans façons avec elles, les saluant d’un « alors, les filles, on s’ennuie sans les mômes ? » Elles approuvent, écoutent les conversations qui s’engagent, sans trop y prendre part. Leurs jours de repos, elles les passent à la piscine, avec Emma, et une de ses amies, ou au bord d’un lac perdu au milieu des bois, pique-nique, cigarettes, baignade, siestes au soleil… paresseuses et ensemble, de plus en plus.

Elles ont maintenant le sentiment de s’être toujours connues, d’avoir toujours partagé ce bien être, à être ensemble, à se retrouver chaque matin avec bonheur, comme lors d’un rendez-vous amoureux ; et voici déjà la fin des vacances, les enfants reviennent, reprennent leurs marques, réenvahissent les domiciles de leurs mères, qui s’étaient habituées à ce grand calme, ce grand silence, qu’elles goûtaient, ou qu’elles meublaient de leurs bruits à elles…. Les enfants sont ravis de voir la grande amitié qui lie maintenant leurs mères respectives : ils avaient peur d’avoir à accepter l’intrusion d’un éventuel beau-père …..

A suivre

Pour marque-pages : Permaliens.

13 réponses à Elles – 6

  1. florence dit :

    Florence – Testé pour vous
    Bonjour…alors ce sac, tu as pu le nettoyer correctement ? Tu sais, j’ai pensé à certaines matinées lorsque la journée commence et qu’on renverse son café, qu’on en met partout…ça met la rage…c’est bête hein, mais on a l’impression que ça fout la journée en l’air.
    Moi, mon rhume suit son cours…doucement mais surement. Puis hier à l’hôpital, miracle ! nous sommes passés de suite, sans attendre…le toubib avait du lire mon article ! 🙂
    Aujourd’hui, ça va être calme, tranquillos et ça j’aime bien..Allez, je me sauve..à très bientôt et passe une très bonne journée

  2. fanfan dit :

    Et tout doucement les fils d’amitié se tissent solidement , Elena se laisse apprivoiser par Joni . C’est bien l’amitié entre femmes , qui crée une belle complicité .

  3. Quichottine dit :

    Une amitié qui compte beaucoup.
    C’est bien d’avoir pu dire les choses.

    Les liens se serrent au fil du temps.

    J’attends la suite aussi. 🙂

  4. jean-marie dit :

    bonjour, ma Cath
    on voudrait connaître déjà la fin
    mais on déguste
    on savoure cette prose magnifique
    et en même temps, on voudrait que ça dure longtemps encore !
    merci de ces excellents moments
    bonne journée à vous
    gros bisous

  5. florence dit :

    Florence – Testé pour vous
    Bonjour…me revoilà, dessaoulée après le grog carabinée d’hier soir…je plaisante..
    Ah, ça y est, on a enfin une suite…j’aime bien comment tu décris. On sent une grande amitié, qui n’a pas besoin de paroles. Puis lorsque les enfants partent, je me suis revue, chez moi, devant ce grand silence…on a du mal à s’y faire, au début on est un peu perdu, puis le temps passe, on aime cette tranquillité…puis les enfants reviennent. On est content de les retrouver mais on se dit « finalement, c’était pas si mal lorsqu’ils étaient partis…c’était plus calme »…je me rappelle tout ça…Bravo…et j’attends la suite, ce qui va se passer…A très bientôt et passe une bonne journée…moi, ça va être moins cool aujourd’hui (RDV à l’hopital pour ma fille…4 dents de sagesse à faire examiner)

  6. Myo dit :

    Difficile de remplir « le bruit » de ceux qui ne sont plus là.
    Les mots et les silences…
    Et les…. entre les lignes….
    🙂
    A bientôt…
    Myo-Flo

  7. marie mathieu dit :

    Bonjour, une belle histoire… cela me fait rêver, merci pour cete agréable moment de lecture. Bisous et bonne soirée MTH

  8. jazzy57 dit :

    Toujours aussi savoureux à lire , j’attends avec impatience la suite
    Bonne soirée
    Bisous

  9. caramel dit :

    Jolie histoire ; histoire de femmes et j’aime cela .
    gros bisous Cath

  10. marinelou dit :

    J’aime beaucoup ton histoire, histoire de femmes surtout, qui finissent par partager beaucoup de choses, beaucoup de silences, des moments riches et simples, la vie quoi ! Je me prend au jeu, ce n’est pas souvent…
    Bisous Croc

  11. martine dit :

    J’ai pris beaucoup de plaisir à lire l’histoire de cette amitié. J’attends la suite avec impatience

  12. Aliselle dit :

    Un moment que je ne suis pas passée sur le net… J’avais du retard de lecture… Mais voilà, je suis à nouveau à jour et j’attends la suite…
    Bises

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